Historique des négociations collectives des magasins d'alimentation de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean
S’il existe un secteur de l’économie québécoise qui a constamment évolué au cours des cinquante dernières années, tant pour répondre aux changements démographiques que technologiques, c’est bien celui de la distribution alimentaire. Alors qu’au début des années 60, une petite épicerie ne proposait que quelques 2000 articles différents, un supermarché actuel en offre plus de 25 000 des quatre coins de la planète, et ce, en toute saison. Aujourd’hui, le détail en alimentation représente près de 170 000 emplois, 4 % de l’emploi total au Québec, répartis à travers 6600 commerces (supermarchés, épicerie, dépanneurs). Trois principales enseignes dominent le marché québécois soit Loblaws/Provigo, Sobeys/IGA et Métro, qui chacune possède respectivement, 35 %, 30 % et 25 % de part de marché (Québec, Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, 2008).
C’est à travers les annales de ces énormes oligopoles alimentaires que plusieurs luttes syndicales importantes se sont déroulées souvent dans l’ombre de cette féroce compétition qui s’est jouée entre ces sociétés. C’est donc dans un souci de préserver et de comprendre l’histoire de ces caissiers, réceptionnaires, bouchers, poissonniers que la Fédération du commerce affiliée à la Confédération des syndicats nationaux m’a offert le mandat de créer ce document.
Ce texte est une version raccourcie et ventilée de mon rapport de maîtrise, afin de rendre mes recherches plus accessibles à un auditoire plus large. Celui-ci est divisé en cinq périodes, de 1945 à 1960, de 1960 à 1980, de 1980 à 1990, de 1990 à 2000 et de 2000 à nos jours. Chacun de ces intervalles est scindé en deux, la première résumant le contexte socioéconomique du secteur alimentaire, et la seconde les négociations collectives qui s’y sont déroulées.
Les années d’après-guerre sont l’avènement d’une ère de prospérité inégalé dans l’histoire de nos sociétés. L’explosion démographique du « baby-boom » est accompagnée d’une forte croissance économique et technologique où la consommation est dorénavant encouragée. La banlieue fait aussi son apparition suivie de centres d’achats, de stationnements et d’autoroutes. Le monde alimentaire s’en trouve évidemment bouleversée, la réduction des coûts de transport, la généralisation des méthodes d’emballage et de réfrigération rendent notamment possible le libre-service, une alternative plus économique à celle des services personnalisés des petits magasins (Québec, Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, 1999).
Les chaînes d’alimentation sont les premières à en profiter! En 1951, les cinq principales chaînes canadiennes sont Dominion Stores, Loblaws, Canada Safeway, A&P Food Stores et Steinberg et elles représentent plus de 88 % des ventes. (Québec, Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, 1999 : 5). En seulement 15 ans, elles vont réussir à doubler leur part de marché et leur nombre de magasins (Théberge, 1984 : 30)! Steinberg Services Stores Limited semble être la chaîne qui en profite le plus, apparut en 1917, elle est la première à ouvrir une épicerie libre-service afin de réduire ses prix de 15 à 20 %. Pendant un moment, sa croissance est si importante qu’un nouveau Steinberg est inauguré tous les deux mois dans la province (Théberge, 1984 : 31).
Les marchands indépendants affiliés et non affiliés et les coopératives de consommation, qui auparavant régnait sur le territoire québécois, sont victimes de cette forte croissance et voient leur part dégringoler (Théberge, 1984 : 39). Leur chute, par contre, aurait pu être bien pire si on les compare aux autres provinces canadiennes. La vente exclusive de la bière et leur forte présence dans les régions moins densément peuplées leur permettent malgré tout d’assurer leur survie (Québec, Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, 1999). Les plus progressifs parmi ce groupe croient alors au concept d’affiliation afin de bloquer l’expansion des chaînes (Laroche, 1956 : 70). Le groupement coopératif (centrale d’achat des détaillants) Les Épiceries Richelieu Inc retient particulièrement l’attention. Formé de 23 épiciers de Montréal, il se définissait comme :
Une association d’épiciers et d’épiciers-bouchers indépendants, dont chaque membre est l’unique propriétaire de son établissement, mais qui, réunissant et combinant ensemble leur pouvoir d’achat, peuvent se procurer tous les produits possibles, à des prix avantageux, de façon à en bénéficier eux-mêmes et à en faire bénéficier leur clientèle (Bouchard, 1950 : 2).
Aussi, L’Independant Grocers Alliance (IGA), un groupement volontaire né aux États-Unis en 1926, s’adapte au Québec en 1953 sous le nom IGA lorsqu’un grossiste de Sherbrooke se mit à la tête du mouvement (Laroche, 1956 : 70). Quelques mois plus tard, la bannière confirma sa présence au Québec lorsque la maison Hudon et Orsali Limitée de Montréal utilisa à son tour le nom (Théberge, 1984 : 44).
La négociation collective
En ces temps de forts bouleversements socioéconomiques, les institutions sociales ont à se modifier pour répondre à tous ces changements. La Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), à la suite de la volonté de neuf syndicats, représentant plus de 1175 membres, créa en 1938 la Fédération catholique des employés du commerce, de l’industrie et de la finance. Cette fédération avec les années pris de l’ampleur pour finalement devenir en 1968 laFédération du commerce (FC-CSN) actuelle avec ses 104 syndicats affiliés représentants plus de 12 000 membres (FC, 1998). En réponse à ce mouvement travailleur, les marchands indépendants se sont eux aussi regroupés pour former en 1955 l’Association des détaillants en Alimentation du Québec (ADAQ). Seule association, jusqu’à ce jour, à représenter l'ensemble des détaillants en alimentation propriétaires du Québec. Ainsi que l’Association des Épiciers en Gros de la Province de Québec inc. (AEG) fondé en 1942, qui défend plutôt les intérêts des épiciers engros du Québec (Bélair, 1982 : 2).
À cette époque, les magasins d’alimentation sont très peu syndiqués. Dans ces années de croissance et d’harmonie, peu de gens voient l’utilité de la syndicalisation et le contexte législatif est alors très différent (Hadekel et Gibbon, 1989 : 89). En effet, du début des années 40 jusqu’aux années 70, une convention collective du secteur commerce au détail peut être étendue par décret à des parties non signataires. En 1934, le gouvernement du Québec adopte la Loi relative à l’extension des conventions collectives de travail (24 Geo. V., c. 56) afin d’harmoniser la concurrence salariale entre les employeurs et d’éviter que le salaire soit victime de la compétition entre les établissements. Les matières qui peuvent être négociées et extensionnées sont les clauses relatives au taux de salaire et à la durée du travail, aux congés payés et aux heures d’ouverture et de fermeture des établissements commerciaux. La loi inclut « des vides législatifs » afin de laisser une marge de manœuvre aux parties afin de s’adapter à leurs différentes réalités. En 1973, la loi sur le commerce au détail sera finalement abrogée complètement à la suite d’un désaccord entre les employeurs et les syndicats lors de son renouvellement excluant les 3000 employeurs et 20 000 salariés du régime (Morissette, 1990 : 633).
Prochaine section de 1960 à 1980
BÉLAIR, Gérard. 1983. Chronologie des épiciers en gros et des détaillants au Québec : une rétrospective de la fondation, du développement, de l'évolution des principales entreprises de gros et de détail des origines à nos jours. Montréal : Association des épiciers en gros de la province de Québec inc., 135 p.
BOUCHARD, Guy. 1950. « Les Épiceries Richelieu Inc. ». Thèse de doctorat, Montréal : École des Hautes Études Commerciales de Montréal, 125 p.
Fédération du commerce. 1998. Mille Mondes Notre Monde, Une visite guidée de la Fédération du commerce CSN, Montréal : Confédération des syndicats nationaux, 69 p.
HADEKEL, Peter et Ann GIBBON. 1990. Steinberg – Le démantèlement d’un empire familial, Montréal : Éditions Libre Expression, 350 p.
LAROCHE, Guy. 1956. « La concurrence entre les indépendants et les magasins à succursales multiples sur le marché des provisions alimentaires ». Thèse de doctorat Montréal : École des Hautes Études Commerciales de Montréal, 332 p.
MORISSETTE, Pierre-Paul. 1990. « La convention collective étendue par voie de décret ». Dans BLOUIN, Rodrigue (sous la direction de). Vingt-cinq ans de pratique en relations industrielles au Québec. Cowansville : Les Éditions Yvons Blais inc., p.631-643
Québec. Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation. 2008. Profil sectoriel de l’industrie bioalimentaire au Québec 2008, Québec : Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, 128 p.
Québec. Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation. 1999. Historique de la distribution alimentaire - Groupe de concertation sur le développement des approvisionnements en produits alimentaires québécois, rédigé par Michel Marquis. Québec : Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, 18 p.
THÉBERGE, Gaéthan. 1984. Dossier sur l’évolution de la distribution alimentaire au Québec de 1930 à 1984. Montréal : École des hautes études commerciales 150 p.
