Historique des négociations collectives des magasins d'alimentation de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean
Des années 2000 à nos jours
Cette décennie annonce l’arrivée inattendue de deux géants de l’alimentation dans le paysage québécois du détail alimentaire, alors qu’en même temps, les bannières cherchent à se développer pour se donner une masse critique suffisante afin de prévenir l’entrée éventuelle d’entreprises étrangères.
Coup de théâtre en 1998 alors que, quelques années auparavant, Sobeys et Loblaws débutaient leur entrée graduelle à l’intérieur de la province par l’achat et la construction de quelques établissements, ceux-ci jetèrent finalement leur dévolu sur deux grandes bannières déjà établies. Sobeys, appartenant à la société néo-écossaise Empire, confirme sa fusion avec Oshawa le 26 octobre, deuxième chaîne d’alimentation au Canada et propriétaire de la bannière IGA. Loblaws, suite à l’achat de Sobeys, est précipité et acquiert, quelques jours plus tard, Provigo, alors chef de file dans le marché des ventes du Québec avec 35 % de part de marché. Métro-Richelieu (qui changera de nom pour Métro en 2000) fait souvent l’objet de rumeurs concernant une possible prise de contrôle par des intérêts étrangers. De 2002 à 2006, les trois géants de l’alimentation investissent dans la consolidation, l’intégration des réseaux acquis et la modernisation de leurs magasins. On constate donc une augmentation de la taille de magasin et une diminution du nombre d’établissements ( Québec, Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, 2008 ). Cette stratégie a pour objectif une plus grande efficacité afin de faire face à la concurrence américaine et internationale qui se montre de plus en plus présente.
La négociation coordonnée de 2000
L’arrivée de Sobeys et de Loblaws dans l’arène alimentaire n’augure rien de rassurant pour les organisations syndicales. L’unique magasin Sobeys syndiqué au Québec se retrouve à Baie-Comeau et après un litige de plus d’un an, conclut par un arbitrage de première convention collective, les syndiqués se sont retrouvés avec une convention de « première génération » qui ne surpassait qu’à peine les normes du travail. Ce « vocable » a d’ailleurs grandement nui pour les négociations subséquentes dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, car elle justifiait des concessions syndicales en échange de rénovation de magasin d’alimentation. L’arrivée de Loblaws marque un virage pour la FC-CSN qui se retrouve dorénavant devant un acteur avec une philosophie nationale et non plus provinciale. L’état délabré du parc immobilier de Provigo, laissé à l’abandon suite aux difficultés financières de l’entreprise, et une récente étude sur les conventions collectives signées par les TUAC, inquiètent. On constate alors qu’on y signe des conventions de 6 à 12 ans, qui favorisent les temps partiels et un travail le dimanche par intermittence (Fédération du commerce, 2000 : 7). En plus, le travail de fournisseur est aussi une inquiétude pour l’exécutif syndical. Les bannières offrent aux fournisseurs de lait par exemple, en échange d’un certain montant, de leur offrir des rayons afin que ceux-ci puissent installer leur marchandise. Les produits et les étalages sont disposés par les représentants du fournisseur et non par des travailleurs syndiqués du magasin.
Comme pour les deux dernières rondes (91-94 et 96), la préparation débute par l’adoption du protocole de fonctionnement et d’une plateforme commune de 11 demandes. La négociation est régionale et ne regroupe que des syndicats du Saguenay-Lac-Saint-Jean, soit 15 unités syndicales. Les nouvelles bannières veulent laisser leur « marque » et les négociateurs patronaux se sentent observés par leurs nouveaux patrons et désirent faire bonne impression. En peu de temps, les négociations piétinent et certains membres, en échange d’une rénovation majeure, se disent intéressés à accepter une convention « à rabais ». Afin de renverser la vapeur, l’exécutif en appelle à un vote de grève et les résultats affichent un support élevé (95,2 % en moyenne). Loblaws s’inquiète de ce vote et souhaite éviter des conflits similaires à ce qu’il a connu auparavant. Il convoque donc l’exécutif et demande à ce qu’une table commune regroupant 11 établissements Provigo/Loblaws soit mise en place. L’exécutif et les représentants acceptent à la condition que les dates de terminaison de conventions collectives soient les mêmes et qu’en échange un comité restreint soit formé. Ceci est à l’avantage de Provigo et de la CSN, car elle permet d’éviter 11 tables différentes à Provigo et la CSN évite aussi de se retrouver avec une convention « à rabais » si un des syndicats plus à risque signe une convention moins avantageuse. L’autre avantage pour les syndicats est aussi que cette négociation centralisée permet d’harmoniser les conditions de travail, principe inhérent à toutes négociations coordonnées en alimentation.
Suite à la négociation, le comité restreint a finalement des effets nocifs sur le climat de travail. La table commune a eu comme conséquence que les présidents se sont sentis dépouillés de leur négociation. Le climat corrosif contre l’exécutif régional de la Fédération du Commerce a duré plus d’un an. Malgré tout, les négociations ont atteignent in extremis une entente de principe par une conciliatrice sous la supervision de l’adjoint du premier ministre. Cette entente, selon ce qui m’a été dit, représentait un statu quo en vue d’une vision à plus long terme.
La négociation coordonnée de 2004
La négociation de 2004 est particulière en ce sens qu’elle n’a pas vraiment lieu. En effet, le groupe Provigo/Loblaws propose aux syndicats un Pacte de paix industrielle de quatre ans avant même que le projet de plateforme commune ne soit achevé. Les circonstances font en sorte qu’il y a peu de problèmes d’application de convention collective. Il y a aussi un effet d’essoufflement de l’exécutif syndical qui a eu à vivre des moments difficiles suite au comité restreint Provigo/Loblaws. Le syndicat s’est donc montré favorable à ce pacte. Il est aussi à noter que le statu quo permet donc aux syndicats de coordonner leur stratégie en vue de la négociation de 2008-10.
Étant donné le contexte d’incertitude et les nombreuses rénovations qui sont nécessaires, les salariés se sont montrés favorables à cette entente malgré quelques concessions. Les autres magasins d’alimentation ont par la suite négocié individuellement avec des règlements similaires, grâce au dépôt de la proposition patronale de Loblaws, toutes bannières confondues.
La négociation coordonnée 2008-2010
Cette négociation représente la première tentative des travailleurs de l’alimentation de se coordonner au niveau provincial. Au cours des années précédentes, la situation au Saguenay-Lac-Saint-Jean leur a permis d’améliorer leurs conditions de travail, mais ceux-ci ressemblent dorénavant à des « Gaulois ». En ce sens que si par le passé leur isolement leur a été bénéfique, il n’aurait été qu’une question de temps avant que cela ne leur soit néfaste. En effet, face à des sociétés multinationales, il est de plus en plus difficile d’argumenter à la faveur d’une augmentation de salaire de 3 % par année, alors que les autres régions/provinces ne bénéficient que de 2 %. Il a donc fallu que la structure prenne de l’ampleur et s’étende à un niveau provincial. Un autre élément décisif pour les salariés est que les rénovations majeures sont maintenant achevées. Tous ces éléments font en sorte que le pouvoir de négociation de la CSN a rarement été aussi élevé depuis plusieurs années.
La structure et le protocole de fonctionnement sont les mêmes qu’en l’an 2000 ainsi que le fonds de solidarité. Encore une fois, la table centrale est utilisée dans le cas des 11 magasins Maxi/Provigo/Lobaws, à la différence que c’est la CSN qui le demande. La négociation coordonne les efforts de 34 syndicats et est divisée en deux vagues. Lors de la première vague, il y avait 16 syndicats situés dans plusieurs régions différentes, mais principalement au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Les conflits de quelques semaines se limitent aux bannières IGA et Métro. Elle s’explique par le fait que plusieurs s’attendaient justement à ce que ce soit Loblaws qui ait des négociations plus difficiles. Ceci faisait en sorte que les autres tables bloquaient facilement sur des enjeux en litiges. On a donc invité le groupe ontarien à « profiter de la manne » et à régler rapidement afin de bénéficier du conflit d’autres établissements. La négociation s’est donc accélérée et s’est réglée sans conflit pour le groupe. Une situation, qui a favorisé le syndicat en rendant ses actions plus imprévisibles. Selon les intervenants rencontrés, l’entente avec la chaîne Loblaws représente des « gains historiques » dans le domaine de l’alimentation tant du côté salarial que normatif.
La première vague de négociation s’est officiellement terminée au mois de mars 2010 et à l’heure actuelle elle semble avoir eu un impact positif sur la deuxième vague à l’extérieur de la région. Cette négociation, de la même manière que celle de 1991-94, a été un « gros coup de barre », car celle-ci a permis de standardiser les conventions collectives et par le fait même les conditions de travail.
Conclusion
Selon les intervenants du milieu, cette structure de négociation, sans être parfaite, est la plus adéquate et la plus efficace dans le secteur de la distribution alimentaire et dans le contexte économique actuel. La décision d’élargir la structure au reste de la province semble être, selon ce que l’on nous a dit, la meilleure voie possible, car leur rapport de force s’avère proportionnel aux nombres de travailleurs coordonnés. Les défis semblent toutefois nombreux pour les années à venir, notamment leur capacité rejoindre la nouvelle génération et le phénomène de déqualification, pour ne nommer que ceux-là. On ne peut qu’espérer, qu’à tous le moins, le fait de connaître dorénavant leur histoire, leur permettrera de mettre les choses en perspective et de se projeter dans l’avenir.
Merci.
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